Papillons - 300 images de presse




Papillons - 300 images de presse (Texte d'exposition)

Tout le monde conviendra qu’il existe des écarts entre image et réalité. Cependant, il faut reconnaître qu’il persiste entre ces deux aspects de puissantes relations culturelles et émotionnelles. C’est d’ailleurs ce qui selon moi caractérise le potentiel narratif des images : ce qui permet de passer du document à la fiction. Le “vérisme” qui est accordé aux photographies reste cependant un malentendu qui peut s’avérer dangereux dans une société d’image et de médias telle que la nôtre.
Après quinze ans de vie professionnelle dédiée aux images, je m’intéresse depuis début 2016 aux rapports que nous entretenons à celles-ci. J’explore cette thématique à travers divers gestes artistiques dont Papillons représente l’un des volets.
Pour ce travail que l’on pourrait qualifier de « manifeste », je me suis penché sur les photographies de presse d’un grand quotidien français. Chaque jour de publication de l’année 2016 a fait l’objet du prélèvement d’une image dont la violence ou encore la tension symbolique m’ont particulièrement frappé. Au total plus de trois cents photographies ont été prélevées. Par différents plis, je les ai ensuite transformées en kirigami, leur donnant l’aspect de papillons. Puis, je les ai délicatement épinglées dans des boîtes entomologiques à la manière d’une collection d’histoire naturelle.

De cette façon, alors que je redonne le caractère d’objet à l’image en question, elle perd toute lisibilité. Son volume nouvellement acquis met en évidence sa complexité d’appréhension. Les légendes initiales qui se trouvaient imprimées dans les journaux sont à présent disposées sous chacune des boîtes. Il est ici donné à voir une image par semaine de cette sélection, soit cinquante-deux plis.

Le rapport texte/image nous ramène à la violence que ces photographies véhiculaient initialement. La présence des légendes marque également la force prépondérante que le (con)texte exerce sur la lecture des photographies de manière générale.
Ces images perturbées par les plis ne peuvent être reformées que mentalement. Certains fragments de photographies demeurent toutefois lisibles, suggérant leur contenu. Ce sont des images désamorcées. Le regard du visiteur est lui désarmé : « Tant il est vrai qu’ouvrir les yeux exige de les désarmer d’abord, les dessaisir de tout préjugé et de tout stéréotype, pour les réarmer ensuite, leur rendre cette puissance de regard, donc de pensée, qui fait défaut à nos habituelles consommations d’images. » (1)

Ce protocole s’inscrit dans mon engagement quant à la mise à distance du réel dans l’image. Je tâche de rappeler qu’avant de regarder le sujet, nous regardons l’objet, le papier, l’écran. Cet objet, puis ce sujet, nous sont parvenus par certains canaux, choisis par des émetteurs de manière consciente et/ou inconsciente avec diverses intentions. Rappelons aussi que la réalité d’une image photographique est nécessairement composite et le fruit d’un processus de reconnaissance qui s’articule sur une mémoire collective et personnelle.
Papillons est donc un geste artistique qui marque un éloignement émotionnel et critique vis-à-vis de ces images parfois insoutenables, tout en posant la question de la part d’entre elles qui resteront inscrites dans nos mémoires. De quelles images garderons-nous la trace ? Quelle sera la place de ces images dans notre mémoire collective? Quelle mémoire et quelle représentation du monde aurions-nous sans les images ?

La forme « papillon », qui présente une certaine poésie malgré une brutalité sous jacente, s’appuie sur les écrits W.G. Sebald, auteur allemand représentant de la pratique littéraire du montage. Dans son œuvre, l’auteur met en évidence la docilité des images à changer de sens, à être malléables. On peut aussi y trouver les figures du lépidoptérophile (chasseur/collectionneur de papillon) et du papillon que l’on peut faire correspondre au statut que Sebald donne à ses images dans ses romans ainsi qu’à la dimension mortifère de la photographie. Muriel Pic à notamment très bien démontré ces rapports.

On peut aussi ajouter que la photographie est souvent considérée comme une capture. Le photographe est un « chasseur d’image ». En effet, l’image, si elle convient, reste conservée comme une pièce de choix à l’instar du spécimen dans le cabinet d’histoire naturelle. Les sciences naturelles compulsent, conservent et étudient afin de connaître, de comprendre.

La pensée immédiate que nous associons à l’acte photographique est que photographier c’est posséder. Puis, conserver (la photographie est de l’ordre de la trace, de la relique au service de la mémoire, paradoxalement sa conservation matérielle et immatérielle est un casse-tête pour les professionnels). Photographier c’est collectionner. Et lorsqu’on « prend » des photographies, on repart avec un butin et parfois des trophées. Cela est l’un des rapports collectifs que nous entretenons aux images que nous produisons et que nous recevons. Et ce que l’on fait après avoir photographié, c’est montrer. Le malentendu quant à la réalité mixte de l’image vient peut-être du fait que photographier, puis montrer, n’est finalement ni posséder, ni comprendre. Ce que l’on possède uniquement, c’est l’image (l’objet matériel ou immatériel), le sujet quant à lui a disparu du réel, seuls ses traits apparaissent dans l’objet.

Dans ce travail, il m’importait aussi de ne pas ajouter au monde, mais plutôt de soustraire et de déplacer, de modifier le point de vue en somme. D’autre part, parmi les 52 plis, deux images prennent des formes différentes. Il s’agit d’étapes du processus de pliage. L’image est dès lors énoncée comme élément non fini, à géométrie variable et aux sens malléables.

Ainsi, en tant qu’artiste, je (re)capture et désamorce ces photographies, afin de ne pas laisser le spectateur tranquille dans sa supposée consommation quotidienne d’images. Cet empêchement à leur lecture se pose comme une expérience visuelle qui tend à « désarmer pour mieux réarmer, rendre la puissance du regard, donc de la pensée » (1), pour regarder en toute conscience.


Emmanuel Madec






(1) Didi-Huberman, Georges, Remonter, refendre, restituer, in Les carnets du Bal 01,
Images en manœuvres Editions 2010.

(2) Muriel Pic est enseignante en littérature et chercheuse au CRIA,
ses recherches portent sur le montage littéraire.



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